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Entre mer et palaces, la Croisette est bien plus qu'un boulevard : c'est le récit d'une baie de pêcheurs devenue rendez-vous du monde. Nommée d'après une modeste croix qui marquait jadis la pointe du cap, elle a vu naître, en un siècle et demi, les plus beaux palaces de la Côte d'Azur et le Festival de Cannes. Voici l'histoire d'un lieu où l'élégance ne s'est jamais démodée.
Origines : le sentier de la petite croix
Bien avant que les foules du monde entier ne s'y pressent, ce rivage n'était qu'une pointe sauvage à l'extrémité de la baie de Cannes, alors modeste village de pêcheurs vivant dans l'orbite des moines de l'île de Lérins, installés là depuis le Ve siècle. Une petite croix — crouseto, en provençal — s'y dressait, donnant son nom au lieu : les archives mentionnent un « Campum crucis » dès 1370, puis un « Cap de la Croix » en 1634, avant que le diminutif « Croisette » ne s'impose durablement au fil des siècles suivants, désignant précisément cette pointe tournée vers le large.
Tout bascule en 1834, lorsque le chancelier britannique Lord Brougham, retenu à Cannes par une épidémie qui ferme la frontière italienne, tombe sous le charme du site et y fait bâtir une villa. L'aristocratie anglaise, puis russe et d'Europe du Nord, lui emboîte le pas et transforme peu à peu le hameau de pêcheurs en station hivernale prisée. La municipalité comprend l'enjeu : en 1863, elle ouvre une promenade en bord de mer jusqu'au quartier de la Croisette ; baptisée boulevard de l'Impératrice en 1866 en hommage à Eugénie, épouse de Napoléon III, elle reprend son nom historique de Croisette dès 1871, celui qu'elle porte encore aujourd'hui.
Développement et patrimoine : l'âge d'or des palaces
La Belle Époque installe la Croisette dans la légende. Le long du boulevard bordé de palmiers, l'aristocratie européenne — grands-ducs russes, lords britanniques, têtes couronnées venues de toute l'Europe — prend l'habitude d'y hiverner face à la mer, dans des villas puis dans de vastes établissements construits pour les recevoir. En 1911 s'ouvre le Carlton, bâti dès 1909 par les architectes Charles Dalmas et Marcellin Mayère pour l'hôtelier Henry Ruhl ; ses deux célèbres coupoles, achevées après une extension en 1912-1913, dessinent depuis plus d'un siècle la silhouette même de la baie.
Le Majestic lui répond en 1926, suivi en 1929 par le Martinez et son élégante façade Art déco. Ces trois palaces, avec leurs terrasses tournées vers le large, fixent pour toujours l'image d'un boulevard voué à l'art de recevoir. Autour d'eux s'installent boutiques raffinées, villas et jardins, tandis que la promenade elle-même s'orne d'allées de palmiers qui demeurent, aujourd'hui encore, la signature végétale de la Croisette et le décor de ses plus belles cartes postales.
Épisodes marquants : la naissance d'un mythe
En 1939, Cannes s'apprête à accueillir un tout premier festival international du film, pensé comme une réplique libre aux grand-messes cinématographiques d'alors. Une seule séance a lieu, le 1er septembre, jour même où l'Allemagne envahit la Pologne : la manifestation est aussitôt suspendue. Il faudra attendre 1946 pour que le Festival de Cannes tienne réellement sa première édition, sur cette même Croisette qui n'avait pas encore de salle à sa mesure pour accueillir le monde du cinéma.
Construit en quatre mois en 1947 sur l'emplacement de l'ancien Cercle nautique, le Palais Croisette est officiellement inauguré en 1949 et devient, pour plus de trente ans, l'écrin du Festival. C'est là, sur ses marches, que s'invente le rituel désormais mondialement connu de la montée des marches, instant où le cinéma et l'élégance de la Croisette se rejoignent chaque printemps sous les objectifs du monde entier.
Transformation : un boulevard qui se réinvente
Devenu trop étroit pour son succès grandissant, le Palais Croisette cède la place à un nouvel édifice, construit à partir de 1977 par les architectes Hubert Bennett et François Druet. Inauguré en 1982, l'actuel Palais des Festivals et des Congrès accueille sa première sélection cannoise dès l'édition 1983, tandis que l'ancien palais, désormais superflu, est démoli en 1988, laissant place à de nouveaux aménagements du front de mer.
Autour de ce nouveau cœur battant, la Croisette poursuit sa mue avec mesure : la Malmaison, ancien pavillon du Grand Hôtel préservé au fil des réaménagements successifs, devient un espace d'expositions ouvert à tous ; le boulevard lui-même est régulièrement redessiné pour mieux conjuguer circulation, promenade et vue dégagée sur le large, sans jamais perdre l'allure élégante qui a fait sa renommée dans le monde entier.
Identité et art de vivre aujourd'hui
Aujourd'hui, la Croisette conjugue avec naturel la mémoire des palaces et la vie quotidienne de ses habitants : plages privées et cabines rayées, boutiques des plus grandes maisons, terrasses ouvertes sur la baie et le profil familier des îles de Lérins à l'horizon. On y marche comme on y a toujours marché depuis 1863, entre mer et palmiers, dans une lumière que rien n'a altérée depuis près de deux siècles.
Vivre sur la Croisette, c'est habiter une adresse qui a traversé l'histoire sans jamais cesser d'incarner un certain art de recevoir et de regarder la mer. C'est hériter d'un décor où chaque façade raconte une part de cette aventure, et choisir, chaque jour qui passe, de la prolonger avec élégance et discrétion.
- 1834Lord Brougham s'installe à Cannes et lance la station hivernale.
- 1863-1871Aménagement et baptême définitif du boulevard de la Croisette.
- 1911Ouverture du Carlton, premier grand palace de la baie.
- 1926-1929Le Majestic puis le Martinez complètent le trio des palaces.
- 1946Première édition effective du Festival de Cannes.
- 1982-1983Inauguration et mise en service du nouveau Palais des Festivals.